Juliette R.

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LE SPECTACLE :

J’ai ce souvenir d’enfant : celui d’une femme qui m’effraie un peu. Une grand-mère sans enfants, ni petits enfants, ni mari. Elle vit seule. S’habille en pantalon ou en short, cheveux très courts et gris. Elle dit des gros mots et parle très fort. Elle a ce tic d’aspirer avec sa langue une dent creuse pour ponctuer ses phrases.
Souvenir d’une femme vivant au 7ème étage d’un immeuble dans le sud de la France, sa terrasse donnait sur la mer … au loin.
Elle me disait : « Bienvenue dans mon 7ème ciel, gamine ».
Et quand il faisait froid elle s’exclamait : « On transpire sous la langue aujourd’hui, hein gamine ? »
Et puis, j’ai appris à demi-mot qu’elle avait été en prison. J’ai eu un peu plus peur d’elle, et je me suis mise à imaginer qui elle pouvait être, ce qu’elle avait pu faire.
Plus tard, j’ai compris qu’elle faisait partie des femmes tondues en 1945, qu’elle fut condamnée à mort pour collaboration ou pour avoir eu une relation avec un allemand. Graciée parce qu’elle n’était pas majeure, elle a passé 10 ans en prison.
On l’appellera Juliette R.
Aujourd’hui tous ceux qui pourraient savoir quelque chose sur elle, et qui ont jusque là gardé le silence, sont morts.
C’est la vie de cette femme qui m’a poussé à demander à Flora Donars de travailler à l’écriture de Juliette R.
Nous voulons tisser l’histoire de cette femme, avec le texte de William Shakespeare Romeo and Juliet. Autour d’un travail mêlant musique, théâtre et marionnettes, nous souhaitons penser la manière de raconter l’Histoire, de ne pas oublier...
C’est sur le silence du secret qui doit resté étouffé, sur ce silence tenu si longtemps, que se fondent les questions qui traverseront Juliette R.

Natacha Dubois

NOTE DRAMATURGIQUE :

Juliette R. n’est pas tout à fait l’histoire d’une vie.
C’est un peu l’histoire d’une femme : Juliette.R. tondue face à la mer en 1945. C’est aussi l’histoire du silence qui l’immerge des décennies encore après la tonte. Juliette.R c’est l’histoire d’un oubli. L’histoire d’une Histoire dont on cultive l’oubli. Ressurgissant parfois, au détour d’une dispute familiale, d’une rumeur entendue il y a longtemps, à voix basse – d’ailleurs l’a-t-on vraiment entendue ? Nous voulions chercher les résonances de ce silence, chercher l’histoire. Pour nous, pour les autres, pour la suite. La chercher comme on mène une enquête. En croisant les faits, les preuves, les doutes, en les éclatant pour mieux les retrouver.
Il y avait aussi l’envie de faire parler tous ceux qui ont entouré ce silence. Tous ceux que nous avons pu croiser pendant notre enquête. Ceux à qui l’on a raconté ces journées de libération, ceux qui l’ont vécu, ceux qui l’ont écrite, ceux qui ont traqué ce silence, les chercheurs comme Brossat ou Virgili. La méthode du documentaire, fragmentaire et séquentielle, a fini par s’imposer à nous. L’idée n’était pas de traquer la vérité ni de la restituer de manière brute. Le documentaire nous intéressait en ce qu’il superpose différentes couches des vérités de chacun, en laissant le spectateur faire sa propre cuisine. C’est cette notion du documentaire que nous avons donc essayée d’exploiter.
Elle permettait aussi de chercher l’histoire intime de chacun. De travailler sur ce qui dérange dans les silences de l’Histoire, à différentes échelles générationnelles. De chercher les minuscules fissures qu’a pu creuser en nous ce silence. Qu’est-ce qui nous dérange aujourd’hui encore ? Qu’est-ce qui dérange une petite fille de tondue ? Qu’est-ce qui dérange dans ces photos de femmes exhibées nues et le crane rasé ? Pourquoi est-ce toujours si difficile d’en parler soixante ans après ? Quelle place peut prendre notre récit au cœur de ce silence ? Comment rendre compte de cet état d’oubli consensuel ?
Il y avait aussi ce lien avec Roméo et Juliette que nous ne pouvions pas nier. Beaucoup de femmes ont été tondues à la Libération pour crime d’adultère avec l’ennemi, ce qu’on appelait alors « collaboration horizontale ». Mais bien souvent, la question se pose, comme dans Roméo et Juliette, du simple crime d’amour. Juliette. R a quasiment le même âge que Juliette Capulet quand elle tombe amoureuse d’un soldat allemand. L’idée n’était pas de parachuter Juliette. R dans la tragédie shakespearienne mais plutôt de s’inspirer de certains passages de la pièce, quand la vérité fictionnelle de Shakespeare semble s’entrecouper avec la notre. Notre volonté était de se servir de cette rencontre comme d’échappées oniriques, afin de mieux saisir poétiquement ce qu’il pouvait se passer aux tréfonds des silences de Juliette.R.
Autour du phénomène des tondues, la foule joue un rôle primordial. C’est cet état de foule qui perd le contrôle d’elle-même, après quatre années de guerre qui nous a interpelés. Cette foule ivre de joie libératrice, mais aussi de rancœurs et de blessures. Au cœur de la foule, la femme tondue se dresse comme le bouc émissaire idéal décrit par René Girard. La communauté doit passer par un acte de violence fort et collectif, allant jusqu’à l’exclusion d’un des leurs, pour se retrouver et reconstruire ensemble. La foule est la part sombre de cette période. Ce qu’on ne maitrise pas. Là où les corps parlent malgré eux, où l’organique se met en action sans que rien ne puisse l’arrêter. Ce spectacle ne cherche pas à disculper à tout prix les tondues, ni à les présenter comme des victimes innocentes. Nous ne leur cherchons pas non plus d’excuses. Nous voulons juste arrêter le regard du spectateur sur une zone refoulée de la mémoire collective. Nous voulons interroger notre présent au regard de ce passé embrumé. C’est par l’intermédiaire de l’histoire de Juliette.R et du mystère qui l’enveloppe que nous espérons pouvoir soulever ces questions.
Flora Donars
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RAPPEL HISTORIQUE :


« De 1943 au début de l’année 1946, la tonte de la chevelure a été massivement pratiquée à l’encontre des femmes accusées d’avoir collaboré avec l’occupant allemand.
20 000 femmes environ, de tous âges et de toutes professions, ont été tondues sur l’ensemble du territoire français.
La diversité des « tontes » interdit toute explication univoque. Elles concernent les sphères publiques et privées, les rapports entre les sexes et ceux entre les occupants et occupés ; elles sont une violence physique et symbolique, un acte punitif avec une dimension combattante. […]
On trouve parmi les tondeurs, des résistants et des participants au combat de la Libération, des voisins descendus dans la rue après le départ des allemands et des hommes investis du pouvoir de police et de justice. Tous ont exercé ces violences, à huis clos – dans l’enceinte d’une prison ou au domicile des châtiées – ou sur la place publique. Dans ce dernier cas, si seuls des hommes ont tenu ciseaux et tondeuses, l’ensemble de la population, hommes, femmes et enfants, assistait à la cérémonie, tout à la fois spectacle et manifestation du châtiment des traitres. […]
Pour une bonne partie de la population, il s’agit de la première violence exercée contre l’ennemi, ou plutôt contre celle qui l’incarne. Elle lui permet de passer de la violence subie de l’occupation, à une violence donnée. Enfin redevenue actrice, elle s’affirme dans une identité commune patriotique. » In La France " virile ", Fabrice Virgili

« Le chercheur qui s’attaque aux tontes sera contraint de se replonger dans l’étude des cultures populaires et festivités d’antan pour comprendre cette fête des fous (des sots...) ; le voici sommé de revisiter la chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles pour tirer le partir de toutes les correspondances entre leur destin et celui des tondues […] le voilà cherchant du côté du philosophe René Girard des lumières sur le bouc émissaire, s’interrogeant sur cet « instinct » de la masse.
Les tontes, à la Libération se présentent à qui sait voir, bien moins comme ce moment-répugnant-où-se-déchaine-la-bassesse-de-la-populace que comme une sorte de patchwork ou de pot-pourri disparate – boitant au retour de la ligne du temps – de coutumes, d’usages, de scènes du passé, de rites, de débris mythologiques assemblés à la diable. Peut-être est-ce ce statut ambigu des tontes comme éclat dans le présent d’un passé en pièces et inintelligible, comme répétition de ce que l’on a depuis longtemps oublié, qui en fonde l’actualité : en revenant sans cesse de manière toujours inopinée, en porte-à-faux, elles nous rappellent d’une manière fatidique que nos montres ne sont plus réglées sur Cronos, le temps homogène et vide de l’Histoire, continu et bien orienté, mais sur Kairos, le temps irrégulier mais créateur, avec ses stridences, ses catastrophes et ses miracles – ses écheveaux du présent, du passé et de l’avenir. »

In Les tondues, Alain Brossat

PRESSE :

Le Dauphiné Libéré, Grenoble 
Samedi 17 mars 2012.
Pour sa nouvelle création Natacha Dubois a choisi d’évoquer l’histoire d’une de ces femmes dont on ne parle jamais, celle dont "on cultive l’oubli", ces Françaises tondues à la libération et condamnées pour collaboration. Le texte signé Flora Donars s’applique à esquisser un parcours intime et singulier. Il nous propose de découvrir "Juliette R." en suivant dans ses suppositions une jeune fille qui s’interroge sur une vieille femme aperçue dans son enfance et dont elle retrace peu à peu l’existence en ouvrant de mystérieuses boîtes remplies de souvenirs. Sur le plateau, ceux-ci s’incarnent à travers une danseuse qui, accompagnée d’un musicien, nous entraîne dans les dédales de la mémoire, faisant surgir des bribes d’instants qui vont dévoiler la vérité.
UNE INVITATION A S’INTERROGER SANS A PRIORI SUR UN EPISODE ENCORE TABOU DE NOTRE HISTOIRE
Une vérité qui se construit comme un puzzle à travers une succession de scènes, légères ou poignantes, brutales parfois dans leur intensité visuelle, auxquelles guitare électrique et percussions donnent une force supplémentaire. Cette construction, mais aussi le dialogue entre les disciplines, ainsi que les échos de "Roméo et Juliette" qui ponctuent la pièce, placent judicieusement le public en position de témoin, ou d’enquêteur, face à un cortège de flash-back qui l’émeuvent et l’interpellent. Ainsi sans porter de jugement, sans victimisation ni mise en accusation, ce spectacle invite le public à une cheminement pour s’interroger sans a priori sur un épisode encore tabou de notre histoire.
Annabelle Brot"

LE PETIT BULLETIN - Juliette sans Roméo

Article publié le Lundi 19 mars 2012 Petit Bulletin n°836
mis à jour le Vendredi 30 mars 2012
• Juliette R • Natacha Dubois •

Théâtre / Pour sa nouvelle création, Natacha Dubois, que l’on avait découverte en 2009 avec un efficace Pour en finir avec le jugement de Dieu sur Antonin Artaud, développe toujours une esthétique très rock (la présence sur scène à chaque fois de musiciens), et une approche du théâtre réfléchie et intéressante. À savoir porter sur le plateau non pas une simple pièce, mais un véritable propos. La metteuse en scène a ainsi composé un spectacle autour de la figure de Juliette R, femme tondue après la Seconde Guerre mondiale pour un amour jugé immoral avec un Allemand. Pour cela, elle a demandé à l’auteure Flora Donars d’écrire un texte autour de cette histoire, en la mêlant à celle de Roméo et Juliette, de Shakespeare. Partir d’un fait et tirer le fil pour évoquer le destin de cette femme (qui a véritablement existé) et la période extrêmement tendue et violente de l’après-guerre : le pari était audacieux. Et visuellement, la scénographie, avec cet astucieux mur fait de plusieurs boîtes comme autant de coffres à trésors et souvenirs, illustre parfaitement la vie décousue de Juliette R, et le silence qui a dû être le sien sur une partie de sa vie. Pourtant, à une semaine de la première, le résultat, volontairement fragmentaire et chargé en images, n’arrivait pas encore à rassembler tous les morceaux du puzzle pour faire sens. Laissons-lui donc le temps de se solidifier, car paradoxalement, tous les ingrédients semblent réunis pour une chouette aventure théâtrale. AM

Critique, deuxième ! / Nous avons finalement revu le spectacle le jeudi 29 mars, soit quinze jours après la première tentative à laquelle nous avions été conviés. Un nouvel essai qui a infirmé nos réticences et amplement validé nos supputations lâchées en fin d’article : oui, Juliette R est une chouette aventure théâtrale. Les morceaux du puzzle ont été rassemblés, les nombreuses images (dont certaines puissantes, comme lorsqu’une danseuse campant Juliette R marche sur les pointes entre les cris de la foule) font maintenant sens, s’articulant habilement à l’intérieur de ce récit nourri de zooms sur les différentes parties de la vie de la protagoniste – son premier voyage en Italie après ses années de prison, son ressenti devant les images de la chute du mur… Une proposition atypique et – surtout – audacieuse, traitant avec finesse (par le biais de l’intime donc) d’un sujet on ne peut plus délicat.

http://www.petit-bulletin.fr/grenoble/theatre-danse-article-42572.html JPEG - 86.7 ko

textes Flora Donars,
et quelques extraits de Romeo and Juliet de William Shakespeare

mise en scène Natacha Dubois

avec
Elise Marie • comédienne
Juliette Murgier • danseuse
Loïc Verdillon • musicien


création lumière • Lucas Delachaux
création musique • Loïc Verdillon


Création du 22 au 31 mars 2012 au Théâtre de Poche - Tricycle – Grenoble pour une série de 8 représentations
Une maquette (30min) fut présentée le 30 juin 2011 au théâtre BMK (Université Paris-Ouest Nanterre).


Coproduction Tricycle – Grenoble, INFINI DEHORS/Théâtre
Avec l’aide de l’Université Paris-Ouest Nanterre, les ateliers décors et costume du Théâtre Municipal de Grenoble

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Articles publiés dans cette rubrique

samedi 26 novembre 2011

Juliette R. - extraits du texte

Extrait du dossier.

samedi 26 novembre 2011

L’équipe de Juliette R.

Texte : Flora Donars
Mise en scène : Natacha Dubois
Avec : Elise Marie, Juliette Murgier, Loïc Verdillon
Lumière : Lucas Delachaux