Le dieu Bonheur

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D’après le texte de Heiner Müller

« L’unique chose qu’une oeuvre d’art puisse accomplir, c’est d’éveiller la nostalgie d’un autre état du monde. Et cette nostalgie est révolutionnaire. »
(Erreur..., 108 Heiner Müller)

Mise en scène : Natacha Dubois
Musique : Peggy Lagay
Lumière : Lucas Delachaux
Avec : Marie Bonnet, Sophie Juglair, Peggy Lagay, Emilie Geymond, Laura Tirandaz

Création : Mars 2008 au Théâtre de Création à Grenoble (38).

Le texte
Le dieu Bonheur

Remise en question de l’idée d’un bonheur pré-pensé auquel il faudrait soumettre notre façon de voir le monde.
Fragments humoristiques, naïveté d’un dieu qui traverse la scène et cherche à y retrouver une place idyllique, celle d’un dieu adulé.
Confrontation à une humanité qui a perdu le goût du mirage, de l’illusion et qui vit dans les décombres d’un monde ancien.
Est-ce que les hommes ne recherchent plus le bonheur ?

Synopsis
Un dieu tombe sur terre. Le dieu Bonheur arrive sur scène. Il se retrouve au milieu des hommes. Le monde est en crise, c’est un monde en guerre, et en reconstitution culturelle et économique. Il n’y a plus de valeurs communes. Et le dieu Bonheur, le DB n’y trouve plus sa place.
Sa présence modifie le regard que les hommes portent sur eux-mêmes. Ne reste que des figures. Le paysan. Le soldat. L’ouvrier. L’homme politique. Le mendiant. L’enfant. Figures qui, face au dieu Bonheur se déforment jusqu’à devenir monstrueuses, à la manière d’un portrait de Francis Bacon.

« Il est impossible de tuer tout à fait l’aspiration des hommes au bonheur. »
(B. Brecht)

L’image du dieu Bonheur passe de mains en mains, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, Heiner Müller,1937, 1939, 1943, 1954, 1958. Et aujourd’hui, 2008 dans les nôtres. L’Histoire est ce passage d’individus en individus.
Dans un lieu où différents espaces/illusions/réalités sont juxtaposés, le spectateur devient témoin de mondes qui prennent vie et meurent.

« notre image du bonheur est toute entière colorée par le temps dans lequel il nous a été imparti de vivre.(...) l’image du bonheur est inséparable de celle de la rédemption. »
(W. Benjamin)

Note d’intention

En 2006, je commence des recherches à partir du texte de Heiner Müller Le dieu Bonheur dans l’idée de le mettre en scène. Mais cette recherche et les ouvertures qu’elle me propose (la lecture de l’oeuvre de Heiner Müller, de Walter Benjamin, de Bertolt Brecht, une réflexion sur l’Histoire à travers les individus qui nous la font passer), et pour moi plus excitante et plus en lien avec mon monde que le texte lui-même. C’est ce travail que je souhaite restituer dans la création de Le Dieu Bonheur en mêlant au texte de Heiner Müller l’Histoire qui le constitue, et celle qui nous fait nous individus européens du vingt-et-unième siècle.
En 1958, on avait demandé à Heiner Müller de terminer le projet d’opéra initié dans l’entre deux guerres par Bertolt Brecht intitulé Les voyages du Dieu Bonheur. Heiner Müller dit qu’il ne peut répondre à cette demande et il choisit d’écrire son dieu Bonheur. Entre temps, la seconde guerre mondiale, Auschwitz, et la mise en place en RDA (où il vit) du projet communiste.
Comment prendre le droit aujourd’hui de poser ces textes les uns à côté des autres, de supprimer le temps et l’Histoire qui les séparent ? L’Histoire n’existe que de l’endroit où elle est regardée et pour celui qui la regarde. Heiner Müller ne pouvait pas faire coïncider son Histoire, son époque avec celle de Bertolt Brecht. Mais pour nous aujourd’hui ces textes et les époques auxquelles ils appartiennent, leur politique, leur culture, leur économie, leurs individus sont comme des îlots côte à côte. Les regrouper dans un même espace/temps, comme des fragments juxtaposés, ne peut que nous permettre de mieux les voir, chacun, car entouré d’un bout de l’Histoire qui les a fait naître.
Et dans cette Histoire qui commence à la fin des années trente par le texte de Bertolt Brecht et s’avance jusqu’à nous, un fil peut être tiré. S’effondre l’idéologie du progrès sur laquelle est construite l’idée du bonheur dans notre société occidentale, cela depuis le dix-neuvième siècle et les conquêtes. Mais c’est à elle que nous nous accrochons toujours, et nous perdons espoir d’épanouissement. Espoir qui est, pour nous, basé sur cette notion de progrès. D’un progrès que l’on voudrait illimité, comme on voudrait que le soit le caractère de l’homme : perfectible, indéfiniment et de manière irréversible. Qu’allons nous faire d’un dieu que l’on appelle Bonheur ? La question est toujours aussi forte aujourd’hui.

Le dieu Bonheur qui arrive sur terre ne sera plus le point autour duquel les gens vivent. Pour Heiner Müller déjà, il n’y a plus de point central. Ces êtres humains que le dieu Bonheur rencontre ne sont plus en attente de rien. Ils vivent chacun dans la pensée de leur propre survie, dans l’efficacité de cette survie la. La structure du texte d’Heiner Muller, construite de différents types de paroles, d’écritures, s’appuie sur la conception que Walter Benjamin développe d’une pensée non systématique ou fragmentaire. Il pose côte à côte différents mots, images, pensées qui mis les uns à la suite des autres donnent un volume, un relief, une universalité que ne peut pas apporter la pensée linéaire. C’est aussi grâce à ce processus qu’il m’est possible aujourd’hui de continuer ce travail de fragment : de créer à partir de notre époque et du texte de Müller une réflexion sur notre Histoire. Raconter l’histoire de l’Histoire ou ses histoires. Raconter Brecht, Benjamin, Müller. Histoires d’individus transportant leur morceau de bonheur.
Et qu’est ce que peut apporter cette méthode du fragment sur un plateau ? Là où il semble impossible de se défaire du continuum spatio-temporel ? Impossible de passer d’une chose à l’autre comme en littérature ou au cinéma ? Le plateau est l’expression même de la continuité, du passage, de l’intermède. Comment regarder hors d’un temps et d’un espace continus ? Questionner la position de spectateur, de celui qui regarde ? Accepter de regarder est une action puissante, nous en avons effacé le sens. Pour le retrouver, le théâtre doit poser la question de pourquoi, comment et d’où regarder. Dans ce processus, il est important pour moi de retrouver le rapport avec les spectateurs. D’essayer de ne pas les placer dans un espace dans lequel ils retrouveraient un lieu de jeu et un lieu d’écoute.
L’espace même de la salle de représentation est important. J’aimerais être capable de retrouver l’espace brut d’où aucune frontalité n’est posée de fait. L’espace d’un plateau de tournage, où différents espaces et illusions/réalités sont juxtaposées et dans lequel circule la caméra, me fascine. Elle déambule au milieu d’espaces et de mondes qui prennent vie et meurent pour le spectateur qui voyage avec elle.

Ne pas me fixer à une idée du théâtre voyager et expérimenter : textes, cabaret, marionnettes, danse, performance. Avant tout conserver le « spectacle », la magie qu’il crée et qui fait qu’il rend possible l’écoute de paroles inaudibles. Le spectacle est nécessaire pour que le spectateur accepte de se trouver ailleurs, « autre » et donc dans un regard actif et critique. Le cabaret par exemple est la forme la plus nostalgique que l’on puisse trouver. Il recrée un rêve que l’on possède tous dans l’imaginaire commun. Ce lieu où tout peut se passer.
Et comme le dit Heiner Müller c’est à travers la nostalgie que naît la prise de conscience de notre présent.
Et la révolte.

Natacha Dubois


Documents joints

Dossier de Le dieu Bonheur au format pdf.
Dossier de Le dieu Bonheur au format pdf.

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samedi 11 août 2007

Auteurs

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