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Le dieu Bonheur

Texte : Heiner Müller
Mise en scène : Natacha Dubois
Musique : Peggy Lagay
Lumière : Lucas Delachaux
Avec : Marie Bonnet, Sophie Juglair, Peggy Lagay, Emilie Geymond et Laura Tirandaz

Avec le soutien de : Théâtre de Création, Théâtre Prémol, Ville de Grenoble, Conseil Général de l’Isère.
Avec l’aide de : Ateliers du Théâtre municipal de Grenoble, Centre Dramatique National des Alpes, Conservatoire de Région de Grenoble.

Durée: 1h30

Le dieu Bonheur a été présenté les mercredi 12 et jeudi 13 mars 2008 au Théâtre de Création (Grenoble) – générales publiques – et les jeudi 20, vendredi 21 samedi 22 mars 2008 au Théâtre Prémol (Grenoble).

Le spectacle

Endormi depuis dix mille ans, le dieu Bonheur se réveille sur Terre après une chute de son nuage. L’espace du théâtre devenu musée, le dieu Bonheur présente son voyage sur Terre. Il appelle le public, qui déambule parmi les souvenirs du dieu, à écouter ce que nous faisons du bonheur. Ces fragments humoristiques montrent la naïveté d’un dieu qui traverse la scène et cherche à y retrouver par tous les moyens une place idyllique, celle d’un dieu adulé. À partir de matériaux textuels de B. Brecht et W. Benjamin, H. Müller questionne la possibilité de penser notre avenir à travers une idéologie du bonheur comme progrès, réussite et efficacité. Ce panorama du vingtième siècle nous amène à penser l’état de notre monde aujourd’hui. Les hommes ne sont-ils plus à la recherche du bonheur ? Ou bien est-ce seulement une fois qu’ils ne le cherchent plus, lorsqu’ils lâchent prise dans la sérénité, que le bonheur se montre à eux de loin, comme le souvenir d’une berceuse.

Note d’intention

« L’unique chose qu’une oeuvre d’art puisse accomplir, c’est d’éveiller la nostalgie d’un autre état du monde.
Et cette nostalgie est révolutionnaire. »
(Erreur…, 108 Heiner Müller)

En 2006, je commence des recherches à partir du texte Le dieu Bonheur de Heiner Müller dans l’idée de le mettre en scène. Mais cette recherche et les ouvertures qu’elle me propose – la lecture de l’oeuvre de Heiner Müller, de Walter Benjamin, de Bertolt Brecht, une réflexion sur l’Histoire à travers les individus qui nous la font passer – sont pour moi plus excitantes, sont plus en lien avec mon monde que le texte lui-même.

C’est ce travail que je souhaite restituer dans la création de Le Dieu Bonheur, en mêlant au texte de Heiner Müller l’Histoire qui le constitue, et celle qui nous fait, nous, individus européens du vingt-et-unième siècle.

En 1958, on avait demandé à Heiner Müller de terminer le projet d’opéra initié dans l’entre-deux-guerres par Bertolt Brecht, intitulé Les voyages du Dieu Bonheur. Heiner Müller dit qu’il ne peut répondre à cette demande, et il choisit d’écrire son dieu Bonheur. Entre temps, il y a la Seconde Guerre mondiale, Auschwitz, puis la division de l’Allemagne et la mise en place – en RDA (où il vit) – du projet communiste.

L’image du dieu Bonheur passe de mains en mains, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, Heiner Müller, 1937, 1939, 1943, 1954, 1958. Et aujourd’hui, 2008, dans les nôtres. Comment prendre le droit aujourd’hui de poser ces textes les uns à côté des autres, de supprimer le temps et l’Histoire qui les séparent ?

L’Histoire est ce passage d’individus en individus. Elle n’existe que de l’endroit où elle est regardée et pour celui qui la regarde. Heiner Müller ne pouvait pas faire coïncider son Histoire, son époque avec celle de Bertolt Brecht. Mais, pour nous, ces textes et les époques auxquelles ils appartiennent – leur politique, leur culture, leur économie, leurs individus – sont comme des îlots côte à côte. Les regrouper dans un même espace/temps, comme des fragments juxtaposés, ne peut que nous permettre de mieux les voir, chacun, car entouré d’un bout de l’Histoire qui les a fait naître.

Et dans cette Histoire qui commence à la fin des années trente par le texte de Bertolt Brecht et qui s’avance jusqu’à nous, un fil peut être tiré. Alors s’effondre l’idéologie du progrès sur laquelle est construite l’idée du bonheur dans notre société occidentale, cela depuis le dix-neuvième siècle et les conquêtes. Mais, c’est à elle que nous nous accrochons toujours. Et nous perdons l’espoir d’épanouissement, car cet espoir est basé sur la notion d’un progrès que l’on voudrait illimité, indéfini et irréversible, comme on voudrait que soit le caractère perfectible de l’homme. Qu’allons nous faire alors d’un dieu que l’on appelle Bonheur ? La question est toujours aussi forte aujourd’hui.

Le dieu Bonheur qui arrive sur Terre ne sera plus le point autour duquel les gens vivent. Déjà pour Heiner Müller, il n’y a plus de point central. Le dieu Bonheur est confronté à une humanité qui a perdu le goût du mirage, de l’illusion, et qui vit dans les décombres d’un monde ancien. Le monde dans lequel il se réveille est en crise. Il n’y a plus de valeurs communes. Les hommes ne sont plus en attente de rien ; ils vivent chacun dans la pensée de leur propre survie, dans l’efficacité de cette survie-là. Et la présence du dieu Bonheur modifie le regard qu’ils portent sur eux-mêmes. Ne restent alors que des figures – le paysan, le soldat, l’ouvrier, l’homme politique, le mendiant, l’enfant – qui, face au dieu Bonheur, se déforment jusqu’à devenir monstrueuses, à la manière d’un portrait de Francis Bacon.

La structure du texte d’Heiner Muller, construite de différents types de paroles et d’écritures, reflète la conception développée par Walter Benjamin d’une pensée non-systématique ou fragmentaire. Heiner Müller juxtapose différents mots, images et pensées, qui, mis les uns à la suite des autres, donnent un volume, un relief et une universalité qu’une pensée linéaire ne peut pas apporter. C’est aussi grâce à ce processus qu’il m’est possible aujourd’hui de continuer ce travail de fragment, c’est-à-dire, de créer à partir de notre époque et du texte de Müller une réflexion sur notre Histoire. De raconter l’histoire de l’Histoire ou ses histoires. De raconter Brecht, Benjamin, Müller. Histoires d’individus transportant leur morceau de bonheur.

Et qu’est ce que peut apporter cette méthode du fragment sur un plateau ? Là où il semble impossible de se défaire du continuum spatio-temporel ? Impossible de passer d’une chose à l’autre comme en littérature ou au cinéma ? Le plateau est l’expression même de la continuité, du passage, de l’intermède. Comment regarder hors d’un temps et d’un espace continus ? Comment questionner la position de spectateur, de celui qui regarde ? Accepter de regarder est une action puissante, et nous en avons effacé le sens. Pour le retrouver, le théâtre doit poser la question de pourquoi, comment et d’où regarder. Dans ce processus, il est important, selon moi, de retrouver le rapport avec les spectateurs. D’essayer de ne pas les placer dans un espace dans lequel ils retrouveraient un lieu de jeu et un lieu d’écoute. L’espace même de la salle de représentation est important. J’aspire à retrouver l’espace brut d’où aucune frontalité n’est posée de fait. Je suis fascinée, par exemple, par l’espace d’un plateau de tournage, où différents univers et illusions/réalités sont juxtaposées et dans lequel la caméra circule. Celle-ci déambule au milieu d’espaces et de mondes qui prennent vie et meurent pour le spectateur qui voyage avec elle.

Je ne souhaite pas me fixer à une idée du théâtre, mais expérimenter (textes, cabaret, marionnettes, danse, performance) en veillant à conserver avant toute chose le « spectacle », la magie qu’il crée et qui fait qu’il rend possible l’écoute de paroles inaudibles. Le spectacle est nécessaire pour que le spectateur accepte de se trouver ailleurs, d’être « autre » et donc d’avoir un regard actif et critique. Le cabaret, par exemple, est la forme la plus nostalgique que l’on puisse trouver. Il recrée un rêve que l’on possède tous dans notre imaginaire commun : ce lieu où tout peut se passer. Et, comme le dit Heiner Müller, c’est à travers la nostalgie que naît la prise de conscience de notre présent. Et la révolte.

Natacha Dubois


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